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Pédale !


diffusion le mercredi 15 mai 2019 à 0h40 sur France 2

– Je regarde le visage de ces assassins, qui, au nom d'une identité prétendument supérieure, majoritaire, dénient à tous les autres jusqu'à leur possibilité d'exister. Hier, leurs insultes nous tyrannisaient. Elles nous fédèrent à présent. En France, le discours d'un certain Jean-Marie Le Pen sur les sidaïques participe à ce mouvement.
– En revanche, le sidaïque, j'emploie ce mot-là, c'est un néologisme pas très beau, mais je n'en connais pas d'autre, celui-là est contagieux par sa transpiration, ses larmes, son contact.
– C'est un lépreux.
– Je regarde l'émission tétanisé. Les anciennes peurs ressurgissent. Signe de ces temps mauvais, les malades du sida témoignent à nouveau à visage masqué comme avant leur libération.
– Ça a commencé comme une grippe.
– Moi aussi, je me cache. Je disparais. Mes parents y voient une volonté d'indépendance. D'après eux, j'ai l'âge des 1res expériences.undefined
En réalité, si je les tiens à distance, si je refuse qu'ils me touchent, qu'ils m'embrassent, c'est pour mieux les protéger de la haine ambiante au cas où. On devient très sérieux quand on a 17 ans. Il convient de bien faire attention. Comment puis-je me dire publiquement homo quand mes potes se marrent de nous voir tomber comme des mouches ? Ils appellent le sida Lors d'une soirée, un mec a refusé d'utiliser mon couteau au prétexte que j'étais un mec louche, trop bizarre, sans meuf. Tiens. Voici la rumeur à nouveau qui enfle comme un bubon. On se détourne à mon passage. Alors je prends mes distances comme on écarte doucement les bras. Je laisse la nuit m'accueillir. J'apprends la géographie de mon monde, la rue Sainte-Anne. J'y déambule en funambule. J'aime ses respirations et ses silences. Je vole des morceaux de corps que j'assemble pour les rendre à mon image. Je suis une nuque, je suis un bras, un creux au ventre qui soupire. Je suis ton odeur, le chemin de ton odeur. Je suis tous ces fantasmes et tous ces fantômes. Ils sont mes peaux d'oignon. Ils sont mon armure, ma carapace. Et moi aussi, je deviens une des ombres du Marais, le nouveau quartier gay parisien.